Préface « Mémoires de Pierres »
Pauline Retailleau
Historienne du Patrimoine
« Si les murs pouvaient parler… »
Combien de fois l’ai-je entendu ? Combien de fois l’ai-je moi-même dite, cette phrase qui exprime un espoir qui semble vain ?
Ce livre est une réponse, une pierre à l’édifice de la mémoire.
C’est un regard porté sur de vieux murs qui n’ont parfois même plus d’âges. Certains sont en ruines, d’autres toujours bien vivants. Quelques-uns mènent un combat contre la gangrène de l’oubli, d’autres se mettent en scènes au service de nouveaux usages.
Parcourir ces lieux, c’est aller à la rencontre de témoins. Ne nous y trompons pas, le rendez-vous n’est pas immédiat, il ne s’impose pas comme une évidence. Ces murs peuvent demeurer muets au passant distrait. Qu’on se le dise, chaque inattentif marche dans le sillage de l’amnésie.
Au passant qui ne se contente pas que de passer, les murs peuvent se révéler loquaces — j’annonce même qu’ils murmurent ! Ici, une meurtrière trahit des combats sanglants, là une cheminée suggère les longues discussions des ancêtres.
Alors, comment invoquer le dialogue ?
Le photographe dirait qu’il faut s’accorder l'errance. Oser frôler les moellons pour mieux s’en éloigner, prendre le recul indispensable sur la bâtisse. Patienter jusqu’à l’arrivée de la lumière adéquate. Se laisser happer par le cadre. Tant de bons conseils pour un regard sensible.
Je vous le confesse, la démarche d’un historien est façonnée, systématique. On commence par faire le tour extérieur pour aborder la silhouette, les volumes, les matériaux, la géographie du site… puis on explore les intérieurs, pour en saisir les usages, envisager les circulations. C’est ainsi que se dévoile une mise en œuvre distincte autour d’une porte, une poutre de charpente préservant des assemblages disparus, un seuil usé par le passage répété des charrettes. Voilà que le regard scientifique convoque le sensible, rendant audible l’écho de la mémoire des pierres.
Qu’importe notre attachement aux vieilles pierres, et plus encore, qu’importe notre discernement à leurs égards, les murs parlent à ceux qui veulent bien les entendre. Ce livre est une invitation à l’observation, bien sûr, il est plus singulièrement une exhortation à l’écoute, car comme l’écrivit André Malraux, « L’héritage ne se transmet pas, il se conquiert ».